Novembre 1994
De violents incidents ont opposé forces de l'ordre et fils de harkis dans un quartier nord d'Amiens après l'évacuation d'une salle où se déroulait une fête. Des CRS auraient jeté des bombes lacrymogènes dans cette sallle. Le préfet de la Somme, qui avait démenti ces faits, les a reconnus à la suite de la projection d'une vidéo amateur montrant les CRS en action.
Affrontements dans les quartiers nord d'Amiens 15.11.1994
Dans une immense cité de la Somme en proie au chômage, des incidents opposants des groupes de jeunes à des CRS ont émaillé le week-end et se poursuivaient hier. A l'origine du climat de tension : la libération de quatre prévenus accusés d'avoir participé à un meurtre raciste. DE nouveaux incidents ont éclaté en fin de matinée, hier lundi, dans les quartiers nord d'Amiens (Somme). Des inspecteurs en civil ont été malmenés par des jeunes avant d'être secourus par des CRS. C'est dans ce secteur que de vifs incidents avaient commencé d'opposer ce week-end jeunes et CRS.Les forces policières sont intervenues samedi dans une salle de l'entre-sol d'un immeuble où se déroulait une soirée dansante. Pour faire dégager les lieux, les policiers auraient usé de grenades lacrymogènes. La tension est alors montée d'un cran. Elle était à fleur de peau dans ce quartier de 35.000 habitants devenu un ghetto social cumulant une forte population d'immigrés, dont nombre de Harkis, un taux de chômage estimé à trois actifs sur quatre et un fort sentiment d'injustice. En effet, en août dernier, un fils de Harki, Abderaman Rabah, vingt-six ans, avait été tué à Ault (Somme) et jeté du haut d'une falaise par un groupe de jeunes, âgés de seize à vingt-trois ans. Il habitait les quartiers nord d'Amiens.Dénonçant un crime à caractère raciste, la communauté harkie amiénoise s'était mobilisée pour que les mises en examen qui avaient suivi soient qualifiées d'homicide. Sans succès.L'émotion, dans les cités, a été vive quand, récemment, on apprenait la remise en liberté de quatre des sept jeunes mis en cause. C'est dans ce climat lourd que se sont produits les incidents auxquels ont participé surtout des enfants de Harkis, une communauté qui atteint 4.000 personnes.Ce lien avec le meurtre du mois d'août est souligné par un communiqué, lundi, du préfet de la région Picardie, Michel Desmet, pour qui « ces incidents n'ont aucun lien avec la politique menée par le gouvernement en faveur des français musulmans rapatriés d'Algérie (Harkis - NDLR) ». « Par contre, ils semblent en relation avec le meurtre d'un français musulman M. Abderraman Rabah, survenu à Ault le 6 août dernier. »Le représentant du gouvernement dénie formellement d'autre part que les CRS soient intervenus à l'occasion de la fête nocturne organisée par les jeunes. « Aucune intervention de ce genre n'a eu lieu », assure-t-il. Dans un premier temps, les policiers déclaraient pourtant avoir été victimes d'un « guet-apens » à l'occasion de leur intervention. Ni le préfet ni les policiers ne font, non plus, allusion à la présence depuis le 4 novembre, d'une demi-compagnie de CRS dans ce quartier qualifié de « chaud ». Elle y exerce de nombreux contrôles, dénoncés par les jeunes comme des contrôles au faciès.De très sérieux accrochages avec les policiers ont eu lieu tout ce week-end, principalement autour du centre commercial Colvert. Les locaux de la police municipale en ont fait les frais. Selon un bilan officiel, on déplore 16 blessés légers, dont plusieurs atteints par des armes à feu. Le responsable de la police municipale d'Amiens a été hospitalisé après avoir été atteint par des plombs de chevrotine au thorax. Le maire de la ville, Gilles de Robien, tentait vainement d'organiser une réunion : aucun jeune ne s'est déplacé. Six voitures ont été incendiées. Dans l'une d'elle se trouvait, selon la préfecture, un fusil de chasse ayant servi à tirer sur des policiers. « L'auteur du vol, indique le communiqué de la préfecture, a été interpellé et se trouve actuellement en garde à vue. » Il s'agirait de la seule arrestation opérée.Les policiers estiment que 200 jeunes de la cité auraient participé aux événements en bloquant l'accès du quartier. Des groupes de 6 à 10 jeunes, avec des engins divers et des cocktails Molotov menant des opérations rapides contre les CRS, dont une compagnie de 80 hommes appelée en renfort. Des journalistes travaillant pour des journaux et des stations régionales ont été pris à partie. Deux de leurs voitures ont été endommagées à coups de barre de fer.
Déchainement de violences qui provoque le trouble 16.11.1994
Depuis dimanche, une véritable guérilla semble s'installer chaque soir dans une cité-ghetto de la ville. Exaspération à la suite d'un meurtre raciste, opérations commandos crapuleuses commanditées par des trafiquants dérangés par la police ? Les raisons de cette colère restent floues.De notre envoyé spécial.« JE m'en suis bien sortie. Je n'ai qu'une vitre cassée à ma voiture », dit celle qu'on conviendra d'appeler Claudine. C'était hier, dans la cité Fafet-Brossolette, un quartier situé dans la partie nord d'Amiens (Somme). Un quartier où après deux nuits de guérilla, samedi et dimanche, la tension restait vive. La peur aussi.De nouveaux incidents, ne faisant aucun blessé, s'étaient encore produits dans la nuit de lundi. Plusieurs voitures toujours celles d'habitants de la cité - avaient été incendiées. Moins de violences cependant qu'au cours des deux nuits précédentes. Des affrontements entre jeunes et CRS avaient eu lieu. Mais aussi des agressions entre les habitants de la cité eux-mêmes. Claudine avouera : « J'ai tiré avec mon pistolet à grenaille. Les jeunes ont pris la fuite. » On en est donc là dans ce quartier où cohabitent moins de 1.000 familles d'origines ethniques différentes mais où prédomine une population de harkis et de fils de harkis. Un millier de familles dont le dénominateur commun est la pauvreté et le chômage : 3 personnes sur 4 sont sans emploi.
Dans ce quartier de bâtiments bas - les plus hauts ne dépassent pas quatre étages -, on a un peu le sentiment d'être au bout d'un entonnoir. Il y a la Picardie, la région française qui a la particularité de battre tous les records pour le nombre de chômeurs, les salaires les plus bas, la précarité la plus généralisée. Il y a Amiens et ses 130.000 habitants avec des difficultés considérables aussi. Et il y a le quartier Fafet-Brossolette, où l'on ne peut tout simplement plus vivre. Et à l'intérieur de ce quartier, quelques maisons basses déglinguées. Ça ressemble à une réserve d'Indiens. Sauf que ce ne sont pas des Indiens, mais des familles harkies qui survivent ici depuis 1962. Certaines ont réussi à quitter « le village ». Beaucoup sont restées. Le quartier leur appartient. Mais ici, beaucoup sont armés. Et, comme il faut vivre, c'est aussi le lieu de tous les trafics. En particulier celui de la drogue.« Tout va bien quand ils n'ont pas de problème », explique une jeune femme d'origine gabonaise. Il y a même de la solidarité, pour éviter, par exemple, les expulsions. Mais quand ils ont l'impression d'avoir été agressés ou humiliés, ils ne connaissent plus personne. C'est la haine. » Et la haine s'est installée depuis trois jours.Tout encore Est à craindrePersonne ne sait vraiment pourquoi. Il y a plusieurs hypothèses. Toutes sont sans doute un peu vraies. Il y a le drame du 6 août dernier. Ce jour-là, Abderrhaman Rabah, dont une partie de la famille habite le quartier harki, avait été précipité du haut d'une falaise un soir de bal, à Ault. Un crime à l'évidence raciste. Sept personnes avaient été interpellées. Quatre d'entre elles avaient été relâchées depuis. Les trois personnes retenues avaient été poursuivies pour homicide involontaire. Deux ont été écrouées. Or, c'est précisément hier que la chambre d'accusation d'Amiens avait à examiner la demande de mise en liberté des deux individus placés en détention. La vague de violences avait-elle l'ambition de faire pression sur la justice ? Hier après-midi, les magistrats ont annoncé leur décision de rejeter les demandes. Les deux agresseurs resteront en prison et le troisième les y rejoindra : tous trois ont été mis en examen pour homicide volontaire.A Amiens, on espérait que cette décision apaiserait les esprits. Hier, en fin d'après-midi, cependant, un cortège d'une centaine de voitures encerclait la préfecture où était reçue une délégation de mères maghrébines. Tout était encore à craindre.Mais dans la cité Fafet-Brossolette, certains habitants n'hésitaient pas à évoquer une autre raison de la colère : la drogue. Depuis un mois et demi, un nouveau commissaire de police a, en effet, décidé d'agir. Plusieurs dealers de la cité sont déjà tombés. Hasard ? Ce sont tous des fils de harkis. Et les patrouilles de CRS pénètrent désormais dans la zone jusque-là « interdite » aux policiers. Alors, pour Marie-Cécile, c'est clair : « Les flics ont mis un coup de pied dans la fourmilière. Ils ont dérangé les trafiquants. Il ne faut pas chercher plus loin l'origine des nuits d'émeutes. »